mohair, le livre relié
A partir d'un jeu de mots, mohair relie le mot à la mort. Dans le mot "mot" se loge un "r", la lettre ajoutée par le manque. La mohair est un néologisme, du genre féminin, pour désigner la mort phonétique. Il faut prononcer ce mot, mohair, à haute voix pour l'entendre désigner, tout à la fois, une conquête de l'air et une nouvelle et inédite façon de mourir.
Dans mohair, le livre relié, j'ai voulu compléter l'injonction d'Adorno "Il est impossible ou barbare d'écrire un poème après Auschwitz..." par quatre mots "... sur une page blanche."
Sans toutefois le dire ni l'écrire parce que j'ai voulu le donner à voir.
En effet, la disparition, outre qu'elle apparait textuellement dans la fragmentation des mots et dans la difficulté qu'ils ont à former phrase, une phrase malgré tout, est montrée visuellement et simultanément par la zone ombrée des tables des matières transparaissant du verso au recto de la page et entourant de son ombre portée tous les textes de la colonne de droite. Les tombes dans les airs de Celan, le "e" de Pérec ou la zone grise de Primo Levi se trouvent logés dans le filigrane du papier. La différence avec ces prédécesseurs, c'est que cette disparition, dans mohair, se trouve en amont de l'écriture, avant même qu'un mot ne soit écrit et qu'elle se manifeste par une présence et non par une absence.
Il n'y aura rien à dire de ce qu'on voit.
En donnant cette importance à la vision, mohair créé une iconographie sans icônes où l'interdit de l'image se trouve respecté. S'il n'y a pas de page blanche dans mohair lorsqu'on arrive aux 6 millions, c'est parce que les pages vierges de mots portent en leur sein l'ombre portée des tables des matières, matières de livres, matières d'hommes. Cette ombre portée entoure tous les textes depuis le commencement du livre, dès la traduction allemande de l'épigraphe de Victor Hugo où elle transparait visiblement. Sur toutes les pages de droite et cernant les textes peut se lire une ombre. Ombre, résidu du nombre, résidu de haine (n).
L'impératif adornien, complété de quatre mots, est ainsi respecté. La page blanche est abolie, quiconque écrit trouve dans le corps de sa feuille l'ombre d'autres corps.
mohair se déploie sur deux colonnes, l'une étant la table des matières indéfiniment répétée, l'autre les mots du non-témoin survivant. Un curseur (en caractères gras) repère le titre sélectionné. Si on feuillette rapidement les pages, suivant la technique du dessin (dessein ?) animé, on perçoit le déplacement de ce curseur (à la manière d'un convoyeur). De même, la langue allemande, telle un serre-livres, " colle " à mohair dans la traduction de l'épigraphe, au début, et des notes, à la fin.
Les références à Sarajevo se comprennent si on sait que mohair a été composée de 1992 à 1993.
Aüschwitz est volontairement orthographié avec un umlaut sur le "u" parce que Füllenbaum de Hanovre, en devenant Fullenbaum de France, a perdu son umlaut et cet umlaut perdu a été déposé sur le "u" d'Aüschwitz (il convenait de germaniser Auschwitz).
mohair, le livre relié, est tout à la fois, une œuvre littéraire, une installation, un monument.